samedi 6 avril 2013

L'allégorie de la caverne revisitée : L’homme prisonnier de son cerveau.







Transtio vous propose de le suivre dans un bien étrange voyage. Nous allons descendre prudemment dans la mystérieuse caverne de Platon, puis tenter de retrouver ensemble le chemin de la sortie.


Peut-être ne connaissez-vous pas, ou ne vous souvenez-vous plus, de l’allégorie de la caverne de Platon ? Il s’agit d’une astucieuse parabole contée par ce vieux sage, dans le Livre VII de son fameux best-seller, " La République ".


Elle met en scène des hommes enchaînés et immobilisés dans une demeure souterraine qui tournent le dos à l'entrée et ne voient devant eux que leurs ombres et celles d'objets manipulés derrière eux, par-delà un feu. Elle décrit en termes imagés la capacité des hommes à accéder à la connaissance de la réalité, ainsi que la non moins difficile transmission de cette connaissance. »


Vous pouvez en lire un extrait sur cette page de mon blog-note : " L'allégorie de la Caverne ".


Les textes de Platon faisant l’objet de commentaires depuis déjà 25 siècles, je me permets fort modestement, de livrer à votre réflexion, ce que cette fameuse allégorie m’a inspiré, à propos de la « transition », sujet qui me préoccupe.

Accordez-moi s’il vous plait le postulat suivant, que la Transition est nécessaire, puisqu’elle conditionne la survie de l’espèce. Conservons alors cette posture Darwinienne et posons-nous la question de savoir si elle est vraiment possible.


Saurons-nous développer les comportements nouveaux qui nous permettrons de survivre aux changements majeurs de notre environnement ?

Rassurons-nous, il ne nous sera pas nécessaire de développer de nouvelles facultés corporelles, telles que le vol, le galop, la résistance au froid ou à la chaleur (encore que dans ce dernier cas, parait-il…). Non, ce qui va devenir semble-t-il de plus en plus urgent de développer, c’est une faculté bien plus difficile, celle de penser "autrement". Mais avant d’imaginer possible cette ambitieuse mutation, peut-être devrions-nous, à l’instar de Socrate, le maître de Platon, réfléchir sur ce que penser veut dire. Pour cela, peut-être faudrait-il que nous nous inquiétions de savoir comment fonctionne notre cerveau et comment celui-ci élabore ce que nous appelons la pensée. Vous vous dites : « Oh là quel programme ! », mais pourquoi ne pas essayer ensemble ?

C’est une citation d’Henri Laborit, l’un des pionniers français de l’étude de la biologie du comportement qui m’a donné l’idée de cette folle enquête : "Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les Hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent, tant qu’on n’aura pas dit que, jusqu’ici, c’est toujours pour DOMINER les autres, il y a peu de chance qu’il y ait quelque chose qui change."


Le fonctionnement du cerveau

La lecture des ouvrages d’Henri Laborit dans les années 80 fut un grand choc pour moi. Il fut l'un des premiers scientifiques à expliquer aussi clairement la structure et le fonctionnement de notre cerveau. Je devrais dire plutôt "de nos cerveaux", c'est-à-dire la superposition de cerveaux dont nous avons hérités de chaque étape de notre longue évolution. Je vous propose de lire sur mon Blog-notes, cet extrait d’un texte d’Henri Laborit qui vous permettra de prendre conscience de l’importance de ses découvertes : "L'éloge de la fuite"

La lecture de ses ouvrages les plus connus, "L’agressivité détournée", "L’éloge de la fuite", ou "La nouvelle grille", m’ont beaucoup aidé à mieux comprendre mon comportement ainsi que celui de mes proches. Comprendre par exemple, que si l’on est si énervé par son ou sa conjointe, le soir en rentrant chez soi - ce n’est pas parce qu’il ou elle est si insupportable, mais que c’est parfois parce que l’on n’a pas pu mettre son poing dans la figure du chef de service qui vous pourrit tant la vie au boulot - ça peut aider à éviter d’inutiles scènes de ménage (c’est encore mieux si votre partenaire a lu aussi Henri Laborit). En effet, confronté à un stress provoqué par notre environnement, notre cerveau ne nous propose que bien peu de solutions : soit combattre, soit fuir.

Ces deux alternatives étaient probablement suffisantes du temps des cavernes, mais elles ne sont plus guère adaptées à nos sociétés policées. Vous pouvez malgré tout essayer de combattre dans le cadre d’actions politiques, syndicales ou associatives. Vous pouvez aussi essayer de fuir, grâce à la création artistique, le rêve, la musique, etc. Dans tous les cas, si vous ne réagissez pas convenablement à cette agression, votre agressivité refoulée risque de se déverser inutilement sur vos proches, voire sur vous-même ! Vous déclencherez alors une quelconque maladie qui pourra même vous tuer ! Voilà pourquoi ceux qui combattent ou qui créent, vivent plus heureux et plus longtemps (Voir mon article précédent : Soyez négatifs, mettez-vous en colère. Vous vivrez heureux et longtemps !)

Henri Laborit m’a également appris que nous étions les autres. Nous sommes constitués en grande partie de toutes les rencontres que nous avons eues avec les autres depuis notre naissance. « Un enfant sauvage abandonné loin des autres ne deviendra jamais un Homme. Il ne saura jamais marcher ni parler. Il se conduira comme un petit animal. Grâce au langage, les Hommes ont pu transmettre, de générations en générations, toute l’expérience qui s’est faite au cours des millénaires du monde. Il ne peut plus maintenant et depuis longtemps déjà, assurer à lui seul sa SURVIE, il a besoin des autres pour vivre, il ne sait pas tout faire, il n’est pas POLYtechnicien.». Sans les autres donc, nous ne sommes rien.


Lorsque l’on a compris cela, on a fait un pas vers la sortie de la caverne platonicienne, mais un pas ne suffit pas…


La construction du cerveau et son évolution

J’ai fait un nouveau pas, à la lecture de « L’homme neuronal » de Jean-Pierre Changeux. Jean-Pierre Changeux explique dans ce livre, non seulement le fonctionnement du cerveau, mais aussi comment se forment les idées et la pensée. Et comme le présent article de Transitio pose la question du changement de la façon de penser, je vous propose de lire l’extrait suivant qui évoque la question de la poussée évolutive de notre cerveau :
« Une ouverture sur le monde extérieur compense le relâchement d’un déterminisme purement interne. L’interaction avec l’environnement contribue désormais au déploiement d’une organisation neurale toujours plus complexe en dépit d’une mince évolution du patrimoine génétique. Cette structuration sélective de l’encéphale par l’environnement se renouvelle à chaque génération. Elle s’effectue dans des délais exceptionnellement brefs par rapport aux temps géologiques au cours desquels le génome évolue. L’épigénèse par stabilisation sélective économise du temps. Le darwinisme des synapses prend le relais du darwinisme des gènes.
Les mécanismes génétiques qui sont intervenus dans cette « poussée évolutive » resteront vraisemblablement longtemps hors d’atteinte. Les transitions des pré-Australopithèques aux Australopithèques, de ceux-ci aux premiers Homo habilis, se sont-elles produites dans le temps, de manière abrupte ou « ponctuées » ? Au contraire, des passages graduels avec hybridation féconde entre groupes génétiquement hétérogènes ont-ils eu lieu entre Homo erectus et Homo sapiens ou entre l’homme de Neandertal et l’homme moderne ? On aimerait disposer d’une réponse précise. L’aura-t-on jamais ?
Une des plus-values de la divergence évolutive qui mène à l’Homo sapiens est, bien entendu, l’élargissement des capacités d’adaptation de l’encéphale à son environnement, accompagné d’un manifeste accroissement des performances à engendrer des objets mentaux et à les recombiner. La pensée se développe, la communication entre individus s’enrichit. Le lien social s’intensifie et, pendant la période qui suit la naissance, marque le cerveau de chaque sujet d’une empreinte originale et largement indélébile. A la « différence » des gènes se superpose une variabilité individuelle – épigénétique – de l’organisation des neurones et de leurs synapses. La « singularité » des neurones recoupe l’hétérogénéité des gènes et marque chaque encéphale humain des traits propres à l’environnement particulier dans lequel il s’est développé. »

Les savants n’ont donc pas encore trouvé comment cette poussée évolutive s’est produite, mais ils progressent.

Personnellement, ce qui m’interroge le plus, c’est que la nature des changements environnementaux qui jusqu’alors provoquaient nos "bonds évolutifs", a grandement changé. Aujourd’hui, serais-je tenté de dire, l’environnement qui nous pose un problème, n’est rien d’autre que nos sociétés malades, c'est-à-dire nous-même. Nous sommes partout et nous sommes immergés totalement dans une sorte d’anthroposphère, bombardée sans cesse de nos échanges d’informations. Plus de terres vierges à découvrir pour construire des mondes meilleurs, ou vers lesquelles tout simplement s’enfuir. Les sociétés humaines ont achevé de remplir le petit monde fini de notre petite planète. Nous avons donc grandement besoin d’utiliser notre talent "à engendrer des objets mentaux et à les recombiner", qui s’est peut-être quelque peu assoupi depuis le temps des cavernes.


Lorsque l’on a compris cela, on a fait un pas vers la sortie de la caverne platonicienne, mais un pas ne suffit pas.


Les limites de la pensée, et ses pièges

Ce que nous appelons le silence, n’est que la limite de notre capacité d’entendre. Votre chien n’a pas le même silence que vous, et que dire d’un radiotélescope qui entend le bruit de fond de l’univers ? Cette comparaison un peu étrange, pour signifier que ce que nous percevons de la réalité du monde n’est qu’une interprétation de notre cerveau limitée par nos sens et surtout par sa capacité de comprendre.

Edgard Morin le décrit clairement dans son livre « La méthode - L’humanité de l’humanité » :
« Le cerveau est enfermé dans sa boîte crânienne, et il ne communique avec l’extérieur que par le biais des terminaux tactiles, les traduisant en un code spécifique, transmettent ces informations codées en diverses régions du cerveau, qui les traduisent et les transforment en perception. Ainsi, toute connaissance, perceptive, idéelle ou théorique, est à la fois une traduction et une reconstruction.
Aucun dispositif cérébral ne permet de distinguer l’hallucination de la perception, le rêve de la veille, l’imaginaire du réel, le subjectif de l’objectif. Ce qui permet la distinction, c’est l’activité rationnelle de l’esprit, qui fait appel au contrôle de l’environnement (résistance physique du milieu au désir), de la pratique (action sur les choses), de la culture (référence au savoir commun), d’autrui (voyez-vous la même chose que moi ?), de la mémoire, de la logique. Autrement dit, la rationalité peut être définie comme l’ensemble des qualités de vérification, contrôle, cohérence, adéquation, qui permettent d’assurer l’objectivité du monde extérieur et d’opérer la distinction et la distance entre nous et ce monde.
Dès lors, vu que toute connaissance est traduction et reconstruction et que les fermentations fantasmatiques parasitent toute connaissance, l’erreur et l’illusion sont les problèmes cognitifs permanents de l’esprit humain. »

Mais les limites de notre pauvre cerveau ne concernent pas seulement la perception d’une quelconque réalité, car même sa capacité de penser certains concepts lui pose problème. Là encore, nous sommes tributaires de notre longue évolution. Nous partageons même des mécanismes de pensées en commun avec les animaux, comme le mirage de la pensée causale, le fameux « si ceci, alors cela ». Rupert Riedl évoque en exemple, la coïncidence de la nourriture et de la cloche, qui donne lieu pour un animal à la prévision d’une relation causale nécessaire. Nos superstitions se bâtissent sur le même schéma. "Nous faisons exactement le même type de prévision « si… alors… » que celles de nos ancêtres du monde animal ont profondément intégré comme un programme inattaquable, parce que s’avérant dans de multiples occasions, essentiel à la survie.".

C’est en lisant "L’invention de la réalité - Contribution au constructivisme" publié en 1981 sous la direction de Paul Watzlawick, que j’ai découvert Rupert Riedl et nombre de brillants chercheurs investiguant les limites de la pensée.

Paul Watzlawick présentait ainsi ce livre :
"Le rapport étroit entre réalité et communication est une idée relativement neuve. Si les physiciens et les ingénieurs ont depuis longtemps résolu les problèmes liés à la transmission efficace de signaux, si les linguistes ont été durant des siècles engagés dans l’exploration de l’origine et de la structure des langues, si les sémanticiens ont fouillés la signification des signes et des symboles, c’est seulement récemment que la pragmatique de la communication – autrement dit, l’étude des modes de communication par lesquels des individus peuvent en venir à entretenir des rapports délirants, ainsi que des différentes visions du monde qui en résultent – est devenue un terrain de recherches autonome."

Le psychologue Jay Forester a écrit : "L’esprit humain est incapable de comprendre les systèmes sociaux humains." Et c’est vrai. Nos conceptions innées ont été sélectionnées pour faire face au modeste environnement causal qui était celui de nos ancêtres animaux. Mais elles ne sont plus adaptées aux responsabilités auxquelles notre monde technocratique nous confronte. Notre mode de penser causal et unidimensionnel n’est pas capable de trouver une solution. Pour cette raison, nous construisons des vérités et des causes sociales qui s’excluent réciproquement. Et la décision appartient toujours à ce pouvoir aveugle qui, reconnaissons-le nous fait à tous peur.
La question se pose donc de savoir ce que nous sommes capables de penser. J’ai trouvé dans mes lectures quelques réponses qui ne m’ont guère rassuré. Penser ne va pas de soi, tant nous sommes accablés par nos déterminismes. Pas seulement ceux hérités de notre longue évolution d’animaux humains, mais aussi ceux gravés en nous par nos milieux culturels, sociaux, familiaux, éducatifs, et j’en passe…

Lorsque l’on a compris cela, on a fait un pas de plus vers la sortie de la caverne platonicienne, un pas hésitant, mais un pas ne suffit pas.


Trop compliqué ? Une solution, le 2ème monde ?

Certains, pourtant, ont la prétention de pouvoir tout penser, ou plutôt, tout théoriser…

Voici ce qu’en dit Rupert Riedl :
"Nous avons évoqué précédemment l’avantage qu’avait représenté l’acquis de la conscience dans le processus de l’évolution – à savoir, l’avantage de pouvoir transférer le risque de mort de l’individu à celle de l’hypothèse qu’il fait. Ce passage de la réalité matérielle au domaine de la pensée est sans doute un des plus importants acquis de l’histoire de l’évolution. Mais on ne doit cependant pas oublier les pièges liés à ce progrès. Toutes les erreurs désastreuses qui en ont résulté ont la même origine : une vérification dans le domaine de la pensée est prise pour une vérification réelle et réussie dans le monde concret.
Quelque chose comme un deuxième monde est alors apparu : un monde théorique est venu s’ajouter au monde observable. Mais qui décide quand ces deux mondes se contredisent ? Où trouver la vérité ? Dans nos sens qui nous trompent, ou dans notre conscience à laquelle on ne peut se fier ? Et la commence précisément le dilemme de l’être humain : il est désormais confronté à la coupure de son monde en deux parties – coupure particulièrement douloureuse parce qu’elle le partage aussi lui-même en deux, en corps et âme, en matière et esprit. On trouve là aussi la racine du conflit qui fait partie de l’histoire de notre civilisation depuis deux millénaires et demi : celui qui oppose le rationalisme et l’empirisme, l’idéalisme au matérialisme, les sciences exactes aux sciences humaines, les interprétations causales aux interprétations finalistes, l’herméneutique au scientisme."

Le monde théorique présente l’énorme avantage de pouvoir tout penser, du moins le prétend-il. Il ne vous a sûrement pas échappé que certains mathématiciens par exemple, assurent avec candeur, qu’ils sont capables de tout modéliser par de savants calculs, que ce soient les marchés financiers, le climat, où les intentions de votes. Et plus les modèles mathématiques seront compliqués, plus ils auront l’air vrais, et plus cette "vérification dans le domaine de la pensée sera prise pour une vérification réelle et réussie dans le monde concret".



Lorsque l’on a compris cela et bien d’autres choses encore, on se retrouve enfin au dehors, mais…

Mais je crains de vous lasser, en vous détaillant ainsi le détail de mes trente années (au moins) de tâtonnantes investigations. Le chemin qui mène hors de la caverne est parfois bien long. De plus, ce long voyage m’ayant surtout appris à douter de tout, je ne suis pas sûr qu’une fois sorti de ladite caverne, je ne me retrouve pas dans une autre caverne encore bien plus grande…

Revenons donc plutôt à la question qui nous préoccupe, est-il possible de penser autrement ?

Et si la question était mal posée ? (Est-ce que je me pose cette question parce que je ne vois plus la suite du chemin ?)



Mais si la question était vraiment mal posée ?

Au fil de mes lectures, l’idée étrange m’est parfois venue, que tout ce que pouvait penser l’homme était déjà en lui depuis ses débuts. Savez-vous, par exemple, que l’idée des robots existe déjà dans le chant XVIII de L’Iliade d’Homère (800 ou 900 ans avant notre ère).
Tout ce qui est humain est pensable, a déjà peut-être été pensé ou le sera bientôt.
Certains parmi nous, au milieu de l’humaine multitude, savent penser, différemment, autrement.


A SUIVRE... 😉


Par Slate.fr : Pourquoi les pauvres votent-ils contre leurs intérêts ?

Article mis à jour le 22/06/2023



Pourquoi les pauvres votent-ils contre leurs intérêts ?


    Pourquoi, par exemple, Marine Le Pen (moyenne nationale : 17,9%) a-t-elle réalisé un bon score chez les ouvriers où elle se place au même niveau que François Hollande (autour de 30%) au premier tour, alors que son programme propose plus d'exclure certains des minima sociaux que d'augmenter à proprement parler ces derniers ?


    Pourquoi devance-t-elle largement Jean-Luc Mélenchon qui prêche pour une meilleure répartition des richesses, même si celui-ci a réalisé un score plus qu'honorable dans cette catégorie ? (Entre 11et 18% selon les instituts)


    Pourquoi Jean-Luc Mélenchon suscite-t-il même de la peur, alors que certains de ses discours de campagne relevaient presque du sermon sur la montagne (je me souviens qu’il parlait d’amour lors de celui de la porte de Versailles), tandis que l’hydre du Front National parvient à provoquer la sympathie avec un discours reposant sur la haine ?



Comment expliquer cela ? Mais par la psychologie sociale bien sûr !


    Lisez plutôt ce passionnant article de Catherine Bernard, sur le site Slate.fr.
Je ne le reproduis ci-dessous que par crainte qu’il ne disparaisse (cela arrive). Lisez-le plutôt sur le site de Slate.fr par respect pour le travail de cette journaliste.




Article de Catherine Bernard publié le publié le 03/05/2012

Ils devraient favoriser les candidats qui promettent d’augmenter les minima sociaux ou de mettre en place des politiques de redistribution plus généreuses. Or ça n’est pas toujours le cas. Des chercheurs américains ont décrypté le phénomène.

Qu'on se le dise : les citoyens économiquement les plus modestes ne sont pas toujours fans des politiques de redistribution. Du moins si l'on en croit leur vote. C'est ce que démontrent depuis plusieurs décennies les études électorales américaines. Et, de plus en plus fréquemment, les études électorales européennes.

Comme le confirme Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof (centre de recherches politiques de Science Po),
« Depuis une trentaine d'années, la sociologie, autrefois déterminante dans l'explication du comportement électoral, n'explique plus qu'en partie le vote. »

Ainsi Marine Le Pen (moyenne nationale : 17,9%) a réalisé un bon score chez les ouvriers où elle se place au même niveau que François Hollande (autour de 30%) au premier tour, alors que son programme propose plus d'exclure certains des minima sociaux que d'augmenter à proprement parler ces derniers. Une bonne partie de son programme est du reste, centrée sur la défense des intérêts des artisans, commerçants et PME. Surtout, elle devance largement Jean-Luc Mélenchon, même si celui-ci a réalisé un score plus qu'honorable dans cette catégorie (entre 11et 18% selon les instituts). Comment expliquer ce paradoxe ?

Quand les pauvres seront riches

Au fil des ans, les politologues, notamment américains, ont avancé diverses explications : les pauvres, expliquent-ils, par exemple, ont beau être pauvres, ils ne s'en rendraient pas compte. Enfin, pas totalement. La plupart sous-estimeraient ainsi que les riches ne sont pas un peu, mais immensément plus riches qu'eux.

Et de fait, les Américains sont convaincus que les 20% de leurs concitoyens les plus fortunés contrôlent 59% de la richesse du pays alors qu'en réalité, ils en détiennent 85%. Résultat : bercés par le rêve américain, les plus modestes surévalueraient grandement leurs chances de rejoindre cette élite économique. Et se fourvoieraient donc lorsqu'ils soutiennent des mesures fiscales favorables aux plus riches en pensant, qu'un jour, eux-aussi, en profiteront.

Quatre chercheurs américains, Ilyana Kuziemko, Michael I. Norton, Ryan W.Buell et Taly Reich, viennent d'avancer une nouvelle thèse :  pour eux, si les pauvres votent contre leur intérêt, c'est qu'ils ont peur qu'une politique sociale généreuse profite surtout.... à encore plus démuni qu'eux. Les faisant du même coup descendre tout en bas de l'échelle sociale.

Téléchargez l'étude sauvegardée sur Transitio.

Car il y a toujours plus pauvre et donc plus aidé que soi-même. C'est ce que ces chercheurs baptisent la « last place aversion », autrement dit, le dégoût pour la dernière place. Comme aux cartes, l'important est bien d'être celui…qui n'a pas le pouilleux !
Le pouilleux, c'est l'autre.

Pour le démontrer, ils n'ont ni plus ni moins procédé à une expérience de laboratoire. Les chercheurs ont distribué à des « cobayes » des sommes d'argent représentant leur revenu théorique, et chacun a pu savoir à quel niveau de richesse il se situait par rapport aux autres participants. Les chercheurs leur ont ensuite donné le choix : préféraient-ils bénéficier d'une augmentation de revenu modeste mais tout à fait certaine, ou participer à une loterie, qui, si par hasard ils la gagnaient, les ferait progresser d'un ou plusieurs rangs par rapport aux autres participants.

La probabilité d'opter pour l'une ou l'autre solution s'est révélée à peu près stable pour tous les participants. Sauf pour les deux moins bien lotis qui optaient plus souvent pour la loterie. Le plus pauvre pour sortir de sa condition, le « deuxième plus pauvre » pour ne pas... prendre la place du dernier si jamais celui-ci tirait le gros lot.

Dans une autre expérience, où chacun devait choisir de donner un dollar soit à celui qui le précédait (un peu plus riche) ou le suivait (un peu plus pauvre), les « avant-derniers » préféraient systématiquement enrichir leur « supérieur » direct plutôt que de voir leur suivant atteindre leur rang.

Autrement dit, l'important pour l'électeur américain ne serait pas d'être pauvre, en valeur absolue, mais bien de ne l'être pas trop, en valeur relative.

D'autres études corroborent cette interprétation, et la précisent encore plus : ainsi les recherches de Alberto Alesina, Edward Glaeser et Bruce Sacerdote trouvent deux raisons principales à la faiblesse d'un soutien populaire à un Etat providence américain :
« Les Américains sont persuadés d'une part qu'ils vivent dans une société ouverte et juste - et où toute redistribution est donc inutile, NDLR—, […] et de l'autre qu'une plus grande redistribution profiterait surtout aux minorités ethniques, et non à eux-mêmes ».
« D'où l'émergence de la notion de ”welfare chauvin”, dont les largesses ne profiteraient qu'aux nationaux, comme le prône en France Marine Le Pen », explique Bruno Cautrès.
Les plus instruits aussi votent contre leur intérêt.

Mais si les plus pauvres ne votent pas toujours « utile », ils ne sont pas les seuls ! « A l'inverse, constate Bruno Cautrès, les classes moyennes éduquées votent désormais majoritairement pour la gauche socialiste, alors que celle-ci, bien souvent, augmente leur effort fiscal ».

Explication : le vote n'est pas seulement l'expression d'intérêts. Mais aussi celle de valeurs qui parfois transcendent ou contredisent cet aspect purement utilitariste. Lorsque la contradiction est trop forte, des clivages inédits s'instaurent : « coexistent ainsi désormais une gauche, comme une droite, ouvertes sur l'extérieur et une gauche/une droite plus fermées », explique Bruno Cautrès.

Mais on devrait bientôt en savoir plus : en France, le vote a jusqu'à présent souvent été étudié sous l'angle des CSP (catégories socio-professionnelles), qui ne constituent qu'une indication partielle de la situation sur l'échelle sociale du pays. Mais Nonna Mayer, directrice de recherche au CNRS, mène actuellement une recherche sur le vote des personnes les plus pauvres (y compris les personnes sans domicile fixe) qui permettra de bien mieux cerner les motivations et les comportements de cet électorat.






Nota :

    Pour ma part j'ajouterai une pincée de Darwinisme à cette brillante analyse. Nous sommes des primates habitués à nous soumettre bon gré mal gré aux mâles dominants (ou aux femelles qui copient ce comportement agressif), au chef de la horde primitive. Et dans nos sociétés de grands singes évolués, nous avons développé nombre de stratégies comportementales pour gérer et entretenir ce genre de rapports sociaux.

    Il ne faut pas oublier non plus l'esprit religieux, l'un de ces comportements hérités de notre évolution, qui contribue bien à nous maintenir dans l'ignorance et la soumission...


A noter que j'ai découvert cet article par l'intermédiaire du défunt site ActuWIKI




Mise à jour au 22 juin 2023 :
Dix ans après sa publication, cet article reste d'une brûlante actualité. Tout n'a fait qu'empirer. Par deux fois, les Français ont porté au second tour des élections présidentielles, un banquier à la solde de marchés financiers et une populiste présidente d'un parti fondé par d'anciens SS et des collabos. Lire cet article :"En transition vers la peste ou le choléra".

Etonnant, non ?




Aux USA, 45 États vont rendre l’apprentissage de l’écriture manuscrite optionnelle à l’école !


    La fin de l’écriture manuscrite ? 
    L’écriture manuscrite est si indissociablement liée à l’histoire de la civilisation humaine que l’on peine à croire cette incroyable nouvelle !


    C’est pourtant ce que viennent de décider 45 Etats américains, qui vont rendre son apprentissage optionnel. Voilà bien un sacré bond dans l’évolution, mais il n’est pas sûr que celui-ci aille en avant…



    Pareille nouvelle ne pouvait venir que d’Amérique, bien sûr. Après avoir décrété la fin de l’histoire il y a quelques années, les Américains peuvent bien décréter celle de l’écriture !


    La raison invoquée est l’utilisation générale des claviers. Du fait de leur confiance aveugle dans le progrès, les Américains sont en effet persuadés que tout un chacun dans leur beau pays utilisera désormais ce nouveau moyen pour écrire.


    Il n’est semble-t-il pas venu à l’idée de leurs législateurs que le clavier lui-même pouvait n’être qu’un outil passager. Si l’on partage un instant leur vision euphorique du progrès, ou peut évoquer le retour de l’écriture manuscrite sur les écrans tactiles de toutes les tablettes qui remplaceront bientôt tous les ordinateurs. Personnellement je prends toutes mes notes professionnelles sur ma tablette avec un stylet, un peu comme cette dame de Pompéi qui illustre mon article…


    Peu importe, c’est décidé, plus de crayons ni de stylo, plus de papiers, plus de petits mots griffonnés à la hâte, poèmes ou antisèches, plus de belles lettres d’amour calligraphiées, plus de slogans bombés sur des murs. Le clavier ou rien !


    Peut-être auront-ils bientôt la lumineuse idée de supprimer l’apprentissage de la lecture ? Après tout, quoi de plus facile pour un Smartphone de déchiffrer un texte et de le lire à haute voix synthétisée ? L’écriture et le texte subsisteront bien sûr, mais en tant que moyens parmi d’autres de coder de l’information, codage réservé bien sûr à des spécialistes, tout comme les actuels langages informatiques.


    Georges Orwell, dans son livre 1984, avait eu l’idée d’un régime totalitaire qui rendait impossible de penser certains concepts jugés dangereux, en supprimant peu à peu des mots du dictionnaire de la langue officielle, la Novlangue.  Mais supprimer l’apprentissage de l’écriture, ça, il n’y avait pas songé dans ses pires visions !


Et l’étape suivante, quelle sera-t-elle ? Je vous laisse imaginer…



Pour en savoir plus sur cette incroyable nouvelle, je vous recommande de lire cet article sur le site ActuWIKI.

Comme d’habitude, je le reproduis ci-dessous pour le cas où il serait supprimé, mais de grâce, faites-moi plaisir et allez le lire sur le site de ActuWIKI :




45 États américains vont rendre l’apprentissage de l’écriture manuscrite optionnelle à l’école

L’apprentissage de l’écriture à l’école ne sera peut-être plus qu’un lointain souvenir, prévient la journaliste Émilie Lanez dans l’édition du Point du 21 février. À l’heure où nous envoyons des mails, textos ou messages tchats au détriment de belles lettres manuscrites, est-il toujours légitime d’apprendre à écrire à l’école ? La question peut surprendre. Pourtant aux États-Unis, elle a déjà été tranchée : d’ici 2014, l’écriture manuscrite sera un enseignement optionnel dans 45 États américains. À la place, sera privilégié l’apprentissage de … Word. Après tout, en Grande Bretagne d’après un sondage, 40% des citoyens déclarent n’avoir rien écrit à la main depuis 6 mois.
Pour Monica Baerg, 16 ans, élève au lycée d’Arcadia en Californie, interrogée par AP, écrire en attaché, ça ne sert à rien. Les devoirs sont systématiquement tapés à l’ordinateur. Quand Monica est forcée d’utiliser un stylo, elle écrit en lettres d’imprimerie. « Personne ne nous a jamais forcés à utiliser l’écriture cursive, donc c’était pénible de mémoriser les lettres «, raconte cette adolescente… qui a cependant des difficultés à déchiffrer ce que ses parents écrivent.

Savoir écrire à la main, c’est savoir lire
Car comme l’expliquent les chercheurs du CNRS Jean-Luc Velay et Marieke Longchamps, interrogés par Le Point, savoir écrire à la main, c’est savoir lire.
Tous deux ont étudié la lecture par imagerie cérébrale. « Quand l’œil lit, le cerveau écrit à la main. Lire, c’est écrire », expliquent-ils au Point. Quand on lit, plusieurs zones du cerveau simulent l’acte d’écriture manuscrite. Lorsqu’on écrit à l’aide d’un clavier, c’est différent : quelle que soit la lettre choisie, le geste est identique : frapper une touche.

Écrire à la main aide à exprimer ses émotions
En outre, une écriture manuelle reste très personnelle, et permet de retranscrire ses émotions, note Jacques Gilbert, maître de conférence en littérature à l’université de Nantes, interrogé par Le Point.
« Dans l’écriture manuelle, le corps s’exprime, on voit si le scripteur était en colère, heureux, pressé. Le lecteur peut imaginer la personne et reconnaître dans sa graphie manuscrite dans quel contexte émotionnel elle a été produite. L’écriture sur écran renvoie une image distante ».

Mais taper sur un clavier « libérerait » notre écriture
Pour d’autres, taper sur une machine à écrire puis sur un clavier aurait une influence bénéfique sur le mode de notre écriture.

 Dans son livre Internet nous rend-il bête (Robert Laffont), que cite Le Point, l’essayiste américain Nicholas Carr raconte l’achat par le philosophe Friedrich Nietzsche d’une machine à écrire :
« Une fois qu’il eut maîtrisé la frappe, il fut capable d’écrire les yeux fermés, utilisant uniquement le bout de ses doigts. Les mots pouvaient de nouveau couler de son esprit à la page. Mais la machine eu un effet plus subtil sur son travail. Un des amis de Nietzsche, un compositeur, remarqua un changement dans son style d’écriture. Sa prose, déjà laconique, devint encore plus concise, plus télégraphique. (…) "Tu as raison, répondit Nietzsche, nos outils d’écriture participent à l’éclosion de nos pensées".
En outre, la facilité d’effacer son texte, de le réécrire, le découper via le traitement de texte informatique permet à un amateur de désinhiber son écriture : « Le couper / coller a libéré le geste d’écrire de l’enjeu de la décision. Avec un clavier, on pense un mot plus gratuitement, plus légèrement », analyse pour Le Point Roland Jouvent, psychiatre et directeur du centre émotion du CNRS. Quitte à moins réfléchir au mot juste, ou à enrichir son vocabulaire, agrémenter son texte de figures de styles ? « Les outils de la création de l’esprit se perfectionnent mais ne se substituent pas au talent : Léonard de Vinci aurait probablement peint ‘La Joconde’ avec autre chose qu’un pinceau », tempère le psychiatre.
Pour lui, quoiqu’il arrive, les nouvelles générations n’auront plus la patience d’écrire avec de l’encre. « Je crois que, dans vingt ans, un maître d’école ne pourra plus tenir vingt bambins dans sa classe en leur faisant reproduire des pleins et des déliés ».
Mais à six ans (âge d’apprentissage de l’écriture en France), un enfant ne préfère-t-il pas montrer à ses parents les jolies courbes de couleurs écrites de sa main hésitante représentant son prénom, aux caractères universels tapés sur un clavier ?
Source : « Et si l’on cessait d’apprendre à écrire », par Émilie Lanez, Le Point du jeudi 21 février 2013.




Post Scriptum :

    Bon, ma réaction est peut-être excessive, j'ai tout de même rédigé cet article avec un clavier. Mais il y a tout de même quelque chose de dérangeant à cette nouvelle, quelque chose de gênant que je n'arrive pas bien à expliquer.

    Une idée me vient, une image, peut-être maladroite. Je me souviens avoir été étonné un jour en apprenant que des automobilistes bloqués par une tempête de neige sur un autoroute traversant une forêt, avaient grandement souffert du froid. Au milieu d'une forêt...
Pas un de ces naufragés d'un soir n'avait eu l'idée de faire un feu avec du bois mort de la forêt toute proche ! Ils avaient perdu l'une de ces spécificités de l'être humain, savoir-faire du feu.

    L'idée qu'un être humain ne sache plus écrire autrement qu'avec un clavier me fait la même impression désagréable. Ce n'est peut-être pas aussi grave que ça, mais ça me fait une impression désagréable...