mardi 26 janvier 2021

Ingénierie sociale et ingénierie nucléaire

 


    Comment ne pas résister à l’envie de vous faire découvrir cet article publié sur le site de France Bleu intitulé « En Centre-Val de Loire : la question de la poursuite d'activité des centrales nucléaires au-delà de 40 ans ».

    Cliquez sur l’image ci-dessous pour accéder à cet article, qui est responsable de toutes les digressions qui vont suivre, et dont certaines, j'en suis sûr, vont vous étonner :


    Avant d'aborder la question délicate relative à l'âge des centrales nucléaires, nous allons évoquer aussi brièvement que possible (pour moi), le monde merveilleux des enquêtes publiques et autres joyeusetés.


L'enquête publique.

    Cet article de France Bleu évoque en effet une des spécialités du savoir-faire français en matière d’ingénierie sociale, à savoir, "l’enquête publique". Cette parodie de démocratie consultative constitue l’une des étapes essentielles à ce que l’on appelle "La fabrication du consentement". Ouh là ! Ca démarre fort vous-dites-vous ! Mais lisez quand même. Vous allez voir.

  Il faut savoir que cette procédure désuète de consultation destinée à gagner le consentement du public est peu à peu remplacée par une simple participation du public par voie électronique, qui, comment dirais-je ? Est beaucoup plus, moins efficace ? Disons, mieux contrôlée. Cela ne concerne pas encore les enquêtes relatives aux Installations Classées pour la Protection de l'Environnement, ni celles des sacro-saintes centrales nucléaires, mais gageons que cela viendra vite.

    Vous découvrirez sur le site dénommé "Registre dématérialisé d'enquête publique" les services que celui-ci propose très officiellement, pour mener à bien ces Participations du Public par Voie Electronique, les PPVE. Cliquez sur l'image ci-dessous pour y accéder.

    Mais ne vous y trompez pas, malgré son apparence très officielle avec ses beaux drapeaux, il ne s'agit aucunement d'un service de l'Etat. Pour ceux qui ne suivraient pas biens l'actualité de ces dernières décennies, ledit Etat se vide peu à peu de toute sa substance en déléguant tous ses services à des sociétés privées.

    Rions un peu : Voilà le genre de message qui s'affiche parfois lorsque l'on accède à un vrai service de l'état.


    Si vous regardez en bas de la page, à côté du logo ridicule de la French Tech, vous apprendrez que le Registre dématérialisé est proposé par l'agence Préambules SAS. Il s'agit d'une "agence de communication participative".


    Vous vous demandez ce qu'est la communication participative ? J'ai trouvé sur le site "communicationsparticipatives.com" la définition suivante :

"La communication participative est une méthode très efficace d’empowerment qui favorise l’engagement et la mobilisation des individus autour des projets collectifs, et l’innovation dans la gouvernance des projets publics."

    Vous vous demandez ce qu'est l'empowerment ? Wikipedia nous en donne la définition suivante : 

"L'empowerment, ou autonomisation, ou encore capacitation, est l'octroi de davantage de pouvoir à des individus ou à des groupes pour agir sur les conditions sociales, économiques, politiques ou écologiques auxquelles ils sont confrontés".

 

Sous-entendus et mauvais esprit (J'assume)

    Vous en avez assez de mes questions lourdes de sous-entendus ? Vous vous dites peut-être que ces services numériques ont été délégués par l'Etat après d'honnêtes procédures d'appels d'offres ?
    Comme j'ai très mauvais esprit et que j'ai travaillé près de 42 ans sur des délégations de services publics, l'envie me prend de vous faire douter.
    Prenons l'exemple de l'application Stop Covid. Vous vous souvenez de cette application très FrenchTech, tant vantée par l'un de nos ministres de la Startup France ? Elle était sensée avoir été développée par des bénévoles ! Non ? Si ! 

    Le problème, c’est que ses coûts d'hébergements, révélés par l'Obs, tourneraient autour de 200 000 à 300 000 € par mois, un tarif "très supérieur aux pratiques du marché".
    L’association de lutte contre la corruption, Anticor, soupçonne que ces factures ne constituent qu'une sorte de rétrocommission pour les entreprises qui ont travaillé gratuitement sur le projet jusqu'au 2 juin.
    Anticor s'inquiète du fait que le contrat de maintenance attribué à Outscale (une filiale de Dassault Systèmes) n'ait fait l'objet "d'aucune procédure de passation de marché public" comme il est pourtant obligatoire de le faire pour les projets demandant un budget supérieur à 139 000 €. Des faits qui sont susceptibles de constituer une infraction pénale pour Anticor. La société Outscale aurait en effet profité d'un "avantage injustifié" dans l'attribution du contrat StopCovid et selon Anticor "il ne pouvait être ignoré que conclure un marché [...] sans passer par une mise en concurrence était illégal". Circonstances aggravantes, les délais pour prévoir une mise en concurrence étaient "largement suffisants" selon la lettre de signalement et donner le contrat à Dassault Systèmes qui a fait partie de la procédure pilote de mise en place de l'application "ne peut qu'accentuer le caractère intentionnel de l'absence de procédure conforme".
Un mot sur la concurrence libre et non faussée ?

    Je vais faire vite car je crains que vous ayez déjà oublié que cet article est sensé évoquer la durée de vie des centrales nucléaires !
    Vous avez compris quelle était la vraie nature des enquêtes publiques. Au moins, grâce à leur forme numérique, nos décideurs qui ont consacré toutes leurs vies au bien public, n'auront plus à se confronter à des excités adeptes du NIMBY, lors des réunions publiques qu'exigeait l'ancienne procédure !

    Sachez également que la farce ne s'arrête pas là. Une fois le consentement acté et la décision de faire prise, il reste en effet les phases suivantes qui sont toutes aussi amusantes ! Les consultations d’appels d’offres pour les marchés de travaux de réalisation, puis pour les marchés d’exploitation, que se partageront goulument des entreprises, se livrant bien sûr à « une concurrence libre et non-faussée », toute aussi réelle qu’un duel entre Arlequin et Zany sur une scène du théâtre de la commedia dell'arte

Combat entre Arlebouygues et Zaneiffage

    A propos, saviez-vous que la formule "concurrence libre et non faussée" a été retirée des objectifs de l'Union Européenne dans le traité de Lisbonne, et ce, à la demande de la France ? Notre beau pays, fier de ses "traditions", a fait valoir que la concurrence était un moyen et non un objectif !
    Vous ne me croyez pas ? Cliquez sur l'image ci-dessous :

    Ne nous offusquons pas, cela fait partie du folklore français. Notre pays s’est construit comme cela, de même quelques belles fortunes qui réhaussent sa gloire devant la face du monde ! Personne ne peut rien y faire. Si un candide, voulant soulager sa conscience, venait à dénoncer une tricherie, la procédure judiciaire serait tellement, mais tellement, tellement, tellement longue, que les éventuels justiciables pourraient jouir de leur vieillesse sans grand souci. Voyez l’affaire du procès dit « de la Défense », qui constitue un bel exemple. Je vous le dis, c’est un vrai savoir-faire français ! J'avais déjà évoqué brièvement ce sujet autrefois dans cet article de Transitio "Une multinationale qui pompe l'eau et l'argent".

    Dommage, malgré tout, que ce savoir-faire de l’ingénierie sociale ne s’étende pas jusqu’à l’ingénierie "tout court", comme vous allez le découvrir en lisant la suite.

"Par de pareils objets les âmes sont blessées,
et cela fait venir de coupables pensées."

Tartuffe (Molière)


Bon alors ! 40 ans, c'est jeune ou pas ?

    Revenons à l’article de France Bleu qui s’étonne de la complexité des documents produits par l’enquête publique menée dans le cadre de la prolongation de la durée de vie de nos 56 réacteurs nucléaires "prétendument" en service.

    J’insiste sur le "prétendument" car en réalité, sur ces 57 réacteurs, la plupart du temps, près de la moitié sont à l'arrêt. Pour les 24 réacteurs hors services dénombré en septembre 2020, les causes invoquées étaient la sécheresse, les avaries techniques d’EDF et le décalage des opérations de maintenance à cause du Covid-19. La situation était tellement problématique, que EDF avait dû rallumer dès septembre, ses centrales fonctionnant au charbon, qu’elle n’utilise normalement que par très grand froid !

    Un mot au passage sur la prétendue augmentation de l'utilisation du charbon chez nos amis Allemands. 

    Non, la consommation de charbon et de lignite en Allemagne n’a pas augmenté du fait de la sortie du nucléaire, elle a décru, comme la production à partir de l’ensemble des combustibles fossiles. Oui, la production d’origine renouvelable a plus que compensé, et de loin, la baisse de la production électronucléaire. Non, les émissions de gaz à effet de serre n’ont pas augmenté sur la même période, elles ont même décru. Non, l’Allemagne n’a pas importé un excédent d’électricité de la France, bien au contraire, sauf pour l’année 2011, quand huit réacteurs électronucléaires ont été arrêtés.

Source : Lisez cet article du physicien nucléaire Bernard Laponche sur le site du Journal de l'énergie.


There is no alternative !


    En réalité, comme le disait si bien l'excellente Margaret Thatcher "There is no alternative", "Il n'y a pas d'autre choix". Elle avait dit cela le 25 juin 1980, pour expliquer qu'il n'y avait pas d'autre alternative au projet ultralibéral (Privatisations, dérégulations, libéralisation de la finance, plans d’ajustement structurels, démantèlement de l’Etat-providence, délocalisations, privatisation des services publics, etc.)

   EDF n’a effectivement pas d’autres choix que de prolonger les durées de vies d’équipements usés par les hautes températures, surpressions et radiations, qui partout ailleurs dans l’industrie aurait été envoyés, comme on dit "à la benne", et ce, tout simplement par ce qu’il n’y a aucune autre alternative de prévue. 

    Il faut bien comprendre que sortir du piège nucléaire, relève de l’impensable pour nos élites. Je vous conseille vivement de lire cet article de Transitio retraçant (entre autres) l'histoire du nucléaire en France : "Transition énergétique vers la dépendance". Il date de 2015, mais il est hélas toujours d'actualité (les chiffres n'ont fait qu'empirer). Cliquez sur l'image ci-dessous :


Une explication (en plus de celles de mon passionnant article de 2015)

    Nos décideurs fondent leurs choix et certitudes sur des rapports rédigés par des gens qui ne connaissent le nucléaire que d’une façon abstraite, voire idéale (relire mon article sur la pensée magique au pays des mathématiques).

    Même si les adeptes de la religion nucléaire sont sincères et honnêtes, et que les process techniques qu’ils conçoivent sont parfaits sur le papier, ils ignorent tout de la réalité du terrain. Ils ignorent par exemple, que du fait de la désindustrialisation menée durant des décennies, les ingénieurs, techniciens, ouvriers qualifiés, soudeurs, (etc.) manquent cruellement. Les 10 années de retard de la construction de l’EPR de Flamanville en sont une parfaite illustration !

    Dès le début du projet EPR, en 2007, EDF était conscient du retard qu’il y allait avoir (là je ne peux révéler mes sources). Tous les ingénieurs qui avaient participé à la construction des centrales existantes étaient partis en retraite. EDF devait penser que la construction de l’EPR servirait à former une nouvelle génération de zélés serviteurs du nucléaire. Mais c’était sans compter sur la nécessité de former également une nouvelle génération dans le reste de l’industrie ! Si tant est qu’une seule génération suffise d’ailleurs. En attendant, les entreprises françaises font appel à des ouvriers de l'Europe de l'Est, non déclarés, bien sûr. 

Mise à jour du 29/01/2021 : Lisez cet article du site ACRIMED.

Il explique comment Bouygues avait employé en toute illégalité au moins 460 travailleurs roumains et polonais entre 2008 et 2012 sur ce chantier du réacteur nouvelle génération, primordial pour EDF (propriétaire du site) et Areva (qui en assure la construction). » L’article revient également sur « la cruauté des conditions de travail des forçats du BTP employés à Flamanville, où une centaine d’accidents du travail n’ont pas été déclarés ». Ouvriers qui « ne disposaient d’aucune protection sociale », d’ « aucun congé payé » « pour une majorité d’entre eux » et « pour certains », d’ « aucun bulletin de paie ». Source : La condamnation de Bouygues passe sous les radars médiatiques.

Un dernier mot sur l’EPR :

    Le coût de départ, estimé à 3.3 milliards avait atteint 12.4 milliards à la fin de 2019. A cela ajoutons le coût induit par les 10 années de retard à la livraison, dont le manque à gagner pour EDF n’a pas été communiqué.

 

Alors 40 ans, c'est trop vieux ?

    L’article de France Bleu évoque le vieillissement des cuves de réacteurs, qui "de toute façon" détermine la durée de vie de celui-ci. Comme ne pas esquisser un triste sourire lorsque l’on sait que l'acier du couvercle et du fond de la cuve de l'EPR de Flamanville (Manche) présente des défauts graves de conception, avant même sa mise en service !

    Dès 2006, l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) avait évoqué le sujet avec Areva (devenu ORANO). L'année suivante, des tests avaient étayé les hypothèses pessimistes, mais l'entreprise était restée "confiante". 

Source image : Le Parisien (2015)

    Il a fallu attendre 2012 pour qu'elle propose de faire les vérifications demandées par l'ASN. Certains tests auraient pu être lancés rapidement, mais ce ne sera qu’à la fin 2014, qu’Areva se résoudra enfin à les réaliser et qu’elle annoncera la mauvaise nouvelle à l'Autorité de Sûreté du Nucléaire. Le souci, c’est qu’entre temps, la cuve défectueuse aura été montée.

    Des enquêtes furent menées. Un audit conduit sur le site de fabrication du Creusot révéla des irrégularités dans le contrôle qualité de l'usine ainsi que des défauts concernant 18 générateurs de vapeur installés sur le parc d'EDF !

    Areva et EDF finirent par reconnaître qu'elles n'étaient pas en mesure de fabriquer le couvercle et le fond de la cuve de l'EPR au Creusot. A l'avenir, la fabrication de ces pièces devrait être confié à Japan Steel Works (JSW).

Mise à jour du 29/01/2021 : Je pourrais également vous parler des 1.5 milliards que la réparation de soudures défectueuses va coûter. Mais lisez plutôt cet article sur le site Actu-Environnement : "EPR de Flamanville, la réparation des soudures coûtera 1.5 milliards d'euros". Ou encore celui-ci, qui explique qu'il a fallu que Greenpeace et Sortir du nucléaire portent plainte :"Soudures défectueuses..."


Source image : Geo.fr (2016)


La solution finale.

    En fin de compte, il se pourrait qu’EDF se résolve à sacrifier les performances optimales théoriques de l’EPR en termes de production électrique, en abaissant la puissance, le facteur de charge, le taux de combustion (burn-up) du combustible nucléaire, en renonçant à utiliser du MOX, etc. Tout cela dans l'espoir d'amoindrir les contraintes physiques auxquelles la cuve sera soumise en exploitation. 

    Pour simplifier, EDF pourrait faire tourner son réacteur au ralenti pour éviter (on l'espère) qu’il ne casse...

    Le problème, avec le nucléaire, c’est que lorsque l’on commence à s’informer, on va de découvertes en découvertes de plus en plus inquiétantes. J’ajoute que de par mon boulot et mes activités annexes, j’ai eu l'occasion de côtoyer des gens travaillants ou ayant travaillé pour le nucléaire et que ceux-ci m’ont beaucoup appris sur la situation. Trop hélas.

    En résumé, ils vont prolonger la durée de vie de ces équipements archi-usés de 10 ou 20 ans, le temps, dans leur idée, de construire les nouveaux EPR ! Ces gens-là ne doutent de rien…

Mise à jour du 28/01/2021 : Lisez cet article de l'AFP paru ce jour dans le Républicain Lorrain, concernant les déboires de l'EPR anglais : "L'EPR, un fleuron français qui multiplie déboires, retards et surcoûts".

Profitez-en pour regarder attentivement cette belle image illustrant l'article, sur laquelle sont représentés les avantages de l'EPR :

    • un récupérateur de corium en cas de fonte du réacteur,
    • 4 systèmes indépendants de refroidissement,
    • une enceinte de confinement renforcée.

Comprenez bien maintenant qu'aucun des 58 réacteurs actuellement en service ne comprend ces sécurités...


Et les 40 ans ?


Réponse d'AREVA en 2010 sur la durée de vie des réacteurs

Voici une jolie illustration qu'AREVA avait réalisée en 2010, pour justifier l'intérêt de construire des EPR. Ces petits bijoux avaient deux avantages principaux :

  1. Ils consommaient moins d'uranium.
  2. Leur durée de vie était de 60 ans, au lieu des 40 années attribuées aux réacteurs existants.

Source : rtbf.be



Résumons !

    En raison des déficiences de l'ingénierie du nucléaire, il faut faire appel à l'ingénierie sociale pour fabriquer le consentement à la prolongation la durée de vie de réacteurs dangereusement vieillissants.


Ingénierie sociale ou Propagande ?

    Dans son ouvrage intitulé « L’ingénierie sociale, expertise collective et transformation sociale », le professeur de sociologie Alain Penven, explique : « Face à l'acuité et à la complexité croissante des problèmes sociaux et en raison du scepticisme ambiant à l'égard de l'efficacité de l'État providence, l'ingénierie sociale trouve aujourd'hui une nouvelle actualité ». Il ajoute que « cette discipline trouve son sens et sa légitimité davantage dans une dimension politique de production d'espaces et d'actions publics que dans la mobilisation d'une technologie de la résolution de problèmes sociaux ». Mais bien sûr...
Vous pouvez acheter ici son ouvrage : Editions érès


    Je pense de mon côté, que les choix politiques et économiques menés depuis plusieurs décennies ont conduit nos sociétés au bord de l'effondrement (Rien que ça, oui.) et que l'ingénierie sociale est devenue un outil de pouvoir absolument indispensable.

    Que se passera-t-il en cas d'accident grave dans une centrale nucléaire ? Vous avez pu vous faire une idée de ce qui reste des services de l'Etat depuis un avec la pandémie, non ?

     Je vous conseille de lire ce vieil article de Transitio. Vous pourrez même y télécharger un document fort utile en cas d'accident : CODIRPA, ou comment gérer l'accident nucléaire en France".


Une dernière question.

Avez-vous lu le livre Propaganda ?




(Cet article sera complété et corrigé ultérieurement. Il me faut un certain laps de temps pour que mes fautes d'orthographe me sautent aux yeux.)


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire